Choisir l’Inde plutôt que la Chine : tendances de relocalisation dans l’industrie manufacturière,l’informatique et les services en 2026
Bhargavi VenugopalAuthor
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Pendant des années, le concept de « China+1 » était relativement simple : conserver la Chine au cœur de la chaîne d’approvisionnement, tout en ajoutant un autre pays comme solution de repli.
En 2026, cette formule est en train d’évoluer. Pour un nombre croissant de multinationales, l’Inde n’est plus seulement une usine de secours ou un centre offshore à bas coûts. Elle devient une deuxième base stratégique pour la fabrication électronique, l’ingénierie, les centres de services et de capacités mondiales (GCC), les semi-conducteurs et des activités industrielles de plus en plus sophistiquées.
Les droits de douane ont accéléré le mouvement
Alors que la diversification figurait déjà à l’ordre du jour des directions générales, les tensions commerciales ont accéléré le calendrier. Avec le maintien de droits de douane américains élevés, les droits relevant de la Section 301 et les tensions géopolitiques persistantes autour des produits électroniques chinois, l’écart de droits de douane entre les produits assemblés en Chine et ceux assemblés en Inde a rendu la diversification particulièrement attractive sur le plan stratégique.
Apple, baromètre du secteur
La réorganisation de la chaîne d'approvisionnement d'Apple reste l'exemple le plus parlant :
- Empreinte de production : la part de l’Inde dans la fabrication mondiale d’iPhone est en passe d’atteindre 25 à 30 %, contre moins de 10 % il y a seulement quelques années.
- Infrastructures locales : Apple s'appuie désormais sur cinq grands sites d'assemblage en Inde (gérés par le groupe Tata et Foxconn), soutenus par un réseau d'environ 45 fournisseurs locaux de composants, ce qui confère à l'écosystème une véritable profondeur de fabrication, bien au-delà d'une simple image d'assemblage final.
► Au-delà des téléphones. Le programme d’incitation lié à la production (PLI), initialement axé sur l’électronique, s’est étendu aux produits pharmaceutiques, aux composants automobiles, aux textiles et à l’acier spécialisé — un mécanisme que la plupart des entreprises invoquent pour expliquer pourquoi elles choisissent l’Inde plutôt que le Vietnam ou le Mexique. La plupart des secteurs manufacturiers autorisent désormais une participation étrangère à 100 % par la voie automatique, avec des procédures accélérées pour l’acquisition de terrains, l’obtention de permis et l’aide au recrutement, destinées spécifiquement aux entreprises qui délocalisent depuis la Chine.
► Les semi-conducteurs : le tout dernier pilier. À la mi-2026, 13 projets liés aux semi-conducteurs, répartis dans sept États, ont été approuvés dans le cadre de la « Mission indienne pour les semi-conducteurs », avec un investissement cumulé supérieur à ₹1,6 lakh crore (~19 milliards de dollars). Bien que l’Inde ne soit pas en concurrence avec Taïwan, l’assemblage et les tests de silicium « d’origine indienne » (OSAT/ATMP) constituent désormais un élément concret des appels d’offres mondiaux en matière de matériel.
► Informatique et services: du centre de coûts au centre de commande : les centres de compétences mondiaux (GCC), ces entités offshore détenues à 100 % par lesquelles les multinationales gèrent désormais leurs activités technologiques, financières et d’ingénierie de base, et non plus seulement leurs services administratifs. L’Inde compte désormais 2 117 centres de compétences mondiaux employant 2,36 millions de professionnels et générant 98,4 milliards de dollars de chiffre d’affaires, selon le rapport « Nasscom-Zinnov India GCC Landscape » de 2026.
L'EXEMPLE DE LA FRANCE : un modèle européen en action
Cette tendance ne se limite pas aux géants américains de la tech. La stratégie des entreprises françaises illustre clairement comment les entreprises européennes s’implantent en Inde dans les secteurs de la technologie, de l’industrie manufacturière et de l’aérospatiale.
Lors d’un sommet franco-indien organisé à Nice en juin 2026, le ministre du Commerce, Piyush Goyal, a directement invité les entreprises françaises à investir, concevoir et fabriquer en Inde, les deux gouvernements ayant pour objectif de « doubler les échanges bilatéraux », qui s’élèvent à environ 15,8 milliards de dollars, d’ici cinq ans. Près de 1 000 entreprises françaises opèrent déjà en Inde, soutenues par des investissements directs étrangers (IDE) cumulés de près de 12,25 milliards de dollars depuis 2000.
- Informatique et infrastructures numériques : le géant technologique Capgemini emploie environ 175 000 personnes en Inde — soit plus de la moitié de ses effectifs offshore mondiaux — et est à la pointe de l’intelligence artificielle, du cloud et de l’intégration de plateformes d’entreprise. Dans le secteur des services financiers, la Société Générale gère d’importantes opérations technologiques mondiales depuis Bengaluru et Chennai (aux côtés d’une nouvelle unité opérationnelle à GIFT City), tandis que BNP Paribas emploie plus de 14 000 professionnels répartis entre ses pôles technologiques et opérationnels.
- Automobile et mobilité intelligente : l’équipementier automobile Valeo exploite à Chennai un immense pôle de R&D logicielle axé sur l’architecture des véhicules électriques et l’aide à la conduite, tandis que le Centre technologiqueRenault-Nissan emploie plus de 10 000 ingénieurs sur les plateformes vehicle principales.
- Industrie et fabrication lourde : Schneider Electric considère l’Inde comme l’un de ses quatre principaux pôles mondiaux et y exploite 31 usines, dont une désignée « Lighthouse Factory » par le Forum économique mondial à Hyderabad. Le géant du matériel ferroviaire Alstom fabrique des locomotives électriques et des systèmes de métro au Bihar et en Andhra Pradesh, tant pour le marché national que pour l’exportation.
- Aérospatiale et défense : Safran emploie plus de 3 500 personnes réparties sur 18 sites et construit actuellement un important centre de maintenance, de réparation et de révision (MRO) de moteurs à Hyderabad. Parallèlement, Airbus s’approvisionne chaque année pour plus d’un milliard d’euros en composants locaux et s’est associé à Tata pour assembler sur le territoire national des avions de transport militaire C295.
LES MISES EN GARDE HONNÊTES
Rien de tout cela ne fait de l'Inde « la prochaine Chine », et la plupart des observateurs avertis le disent clairement.
- « Il s’agit d’une diversification, pas d’un abandon ». L’infrastructure industrielle de la Chine, la forte intégration des composants et son marché intérieur restent considérables. La plupart des multinationales mettent en œuvre une stratégie de production multi-pays plutôt qu’un retrait total.
- « La délocalisation est un processus lent ». La mise en place d’écosystèmes de composants, d’outillage et d’une main-d’œuvre qualifiée prend des années. Bon nombre des « délocalisations » annoncées consistent en des augmentations progressives de capacité qui viennent s’ajouter aux opérations existantes en Chine, et non les remplacer.
- « L’Inde n’est pas la seule gagnante ». Le Vietnam s’est taillé une part importante de la fabrication de produits électroniques, textiles et de biens de consommation grâce à ses coûts de main-d’œuvre et à ses accords d’exportation. Le Mexique reste la destination privilégiée de nearshoring pour les chaînes d’approvisionnement nord-américaines.
- « Les infrastructures restent en deçà de celles de la Chine », notamment les ports et la logistique du dernier kilomètre, même si les corridors industriels et la création de zones économiques spéciales (ZES) contribuent à combler cet écart.
- « Les résultats sont mitigés. » Des enquêtes plus larges sur les délocalisations de la production de la Chine vers d’autres pays révèlent que seule la moitié environ des entreprises affirment que leurs délocalisations ont pleinement atteint leurs objectifs initiaux.
CONCLUSION :
Ce qui différencie l’année 2026 des discussions sur la stratégie « Chine+1 » menées entre 2020 et 2023, c’est que cette réorientation a cessé d’être purement théorique. « Choisir l’Inde » n’est plus une simple stratégie de diversification, mais est devenu une stratégie phare pour une part significative des investissements mondiaux dans l’industrie et les services.
Les informations contenues dans cet article sont fournies à titre indicatif uniquement et ne doivent pas être considérées comme des conseils professionnels.